Le mélodrame pervers, acte II : danse au milieu d’un champ de ruines, puis la libération

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Il y a des jours où l’on éprouve le besoin de s’arrêter un petit instant au bord du chemin de notre existence. S’arrêter pour se retourner, et voir le chemin parcouru. Faire une sorte de rétrospective, un bilan.

Je m’adresse souvent à ceux qui ont connu l’aliénation et l’emprise, la dépendance et l’humiliation. Parce que je vous comprends, et que je souhaite partager mon expérience et ma vision des choses. J’ai appris, et j’apprendrai encore, alors cet apprentissage j’aime le mettre à disposition ici dans cet espace virtuel que tout le monde peut lire s’il le souhaite. Nous vivons mieux sans le passé qui pèse sur nos épaules, c’est certain. Nous nous sentons ainsi plus léger(e), d’autant plus quand une partie de notre passé est franchement plus sombre que lumineuse.

Mais le paradoxe dans tout ça, c’est qu’on ne peut pas tellement vivre en reniant totalement notre passé. C’est ce que j’ai constaté. J’ai connu des personnes qui vivaient, mais de façon superficielle, tout en faisant comme si tout leur passé n’avait jamais existé, comme s’ils ne s’en souvenaient plus, comme si leur mémoire avait tout effacé. Bien sûr, ces gens-là ne sont pas bien dans leur peau, comme on dit ils ont un « problème avec eux-mêmes ». Peut-être que ce déni dans lequel ils se murent est la seule protection qu’ils ont trouvée pour fuir ce qui leur paraît insupportable. Peut-être est-ce cela qui les protège et à la fois leur nuit, les entraîne à gaspiller leur vie et celle des autres qui ont le malheur de les approcher. Je pense particulièrement aux manipulateurs, aux mythomanes maladifs, aux pervers, vous l’aurez compris. Par instants, je me demande toujours pourquoi ces gens-là se compliquent autant la vie, finalement ? Pourquoi avancent-ils avec ce filtre édulcoré et artificiel devant les yeux et devant le cœur ? Cela reste pour moi un certain mystère en partie élucidé.

Quand on a connu quelqu’un comme ça, nous ne pouvons pas nous arrêter dans notre vie pendant trop longtemps pour tenter de le/la comprendre. Il y a un moment où l’on sait qu’il faut baisser les bras, qu’il faut nous recentrer sur nous-mêmes. Surtout, surtout, arrêter de s’imposer cette présence si néfaste qui nous fait plonger dans les abysses. Nous n’avons un jour plus de mots à adresser à lui/elle, nous savons qu’un énième échange sera vain, comme tous les autres qu’il y a eu avant.

Alors, on revit, on se sent plus vivant(e) dans cette solitude bienfaisante et réparatrice, en tout cas je l’espère. Pour ma part, c’est le cas. Ce qui n’empêche pas que certains jours, il reste encore un goût amer, fugace et éphémère heureusement, vis-à-vis du passé. Se reconstruire après une relation où il y a eu des violences, est un long chemin sur lequel il faut marcher à notre rythme, avec confiance et sérénité. Cela dit, nos expériences et relations passées ont forcément une influence sur notre façon d’être, nos agissements et notre façon de penser. Quand on a été la cible d’un pervers narcissique ou autre profil manipulateur, nous ne serons plus jamais le/la même. Nous évoluons, et heureusement. Si nous avançons authentiquement, nous ne pourrons plus jamais accepter l’inacceptable que nous avons accepté auparavant.

Pourtant, il y a quand même des flash-back qui perdurent un peu dans le temps. Soit à l’état d’éveil, soit dans nos rêves et cauchemars pendant le sommeil. Notre inconscient est là pour nous rappeler et traiter des informations qu’on a plus ou moins volontairement reléguées en arrière-plan.

Ces derniers jours, j’étais en voiture et j’ai entendu une chanson à la radio qui m’a très vite inspirée. Je n’écoute pas de la musique tous les jours, mais quand une chanson me passionne, je pourrais l’écouter et en parler beaucoup. J’ai toujours ce besoin d’analyser ce qui m’intéresse, décortiquer tous les faits qui m’arrivent, je suis comme ça. Et je ne laisserai plus personne tenter de me changer, d’ailleurs.

Voilà donc la chanson en question, parce que vous devez vous demander de laquelle je souhaite parler. Vous verrez que si je l’ai choisie, ce n’est pas par hasard. J’ai bien distingué les paroles et fait quelques recherches sur Google pour m’assurer qu’elle parlait bien de ce à quoi je pensais, qu’elle faisait bien écho en moi pour les bonnes raisons.

Cœur de Pirate – Oublie-moi

On défie l’ennui, du monde à nos grès
Le soleil s’éteint sur nos destins
On court à l’échec, à perdre au pire
J’ai cru que tu m’aimerais pour un temps

Mais laisse-moi tomber, laisse-nous tomber
Laisse la nuit trembler en moi
Laisse-moi tomber, laisse-nous tomber
Cette fois

Et oublie-moi
Parcours ces flots, efface mes pas
Car c’est le temps, c’est le temps
Qui nous guidera

J’ai vu tes peurs
Se cacher près de notre passé
Et laisse-moi seule, laisse-moi loin de tes côtés
De tes côtés

De nuit on vit
Sur cette lune on danse
C’est à ces moments qu’on sent nos vies
La verve qu’on avait reste dans les fonds
D’un fleuve qu’on n’atteindra plus jamais

Et laisse-moi tomber, laisse-nous tomber
Laisse la nuit trembler en moi
Et laisse-moi tomber, laisse-nous tomber
Cette fois

Et oublie-moi
Parcours ces flots, efface mes pas
Car c’est le temps, c’est le temps
Qui nous guidera

J’ai vu tes peurs
Se cacher près de notre passé
Et laisse-moi seule, laisse-moi loin de tes côtés
De tes côtés

Laisse la nuit trembler en moi
Laisse la nuit trembler en moi
Laisse-nous tomber pour cette fois

Et oublie-moi
Parcours ces flots, efface mes pas
Car c’est le temps, c’est le temps
Qui nous guidera

J’ai vu tes peurs
Se cacher près de notre passé
Et laisse-moi seule, laisse-moi loin de tes côtés
De tes côtés

Le clip de cette chanson est lui aussi très intéressant, cela dit il faut ressentir toutes les subtilités : l’atmosphère, le lieu, la danse, les ombres et les lumières, les temps d’arrêt … etc.

L’atmosphère générale est assez sombre, mystique, passionnelle, teintée de désespoir, sauf un peu avant la fin où on entrevoit l’espoir et la lumière.

Le décor dans des ruines avec des endroits envahis par les flammes est éloquent, et peut faire penser au cadre d’une relation destructrice. Le feu peut aussi bien évoquer l’ardeur de la passion que la destructivité, tandis que les ruines peuvent évoquer le tableau d’une vie brisée.

7da514b136ssiqueLe rythme de la danse est clairement effréné, entrecoupé de quelques temps d’arrêt. Les deux danseurs sont souvent très proches l’un de l’autre, en situation d’interdépendance. Certains gestes sont assez énergiques, comme à partir de 2:04 ; Cœur de Pirate se débat et essaie de se défaire de l’emprise, alors l’homme s’éloigne d’elle, mais elle finit par courir après lui. A certains moments, l’un cherche à s’éloigner de l’autre, mais l’autre le rattrape.

Quand j’ai écouté cette chanson pour la première fois, j’ai trouvé que le refrain avec l’injonction « Laisse-moi tomber, laisse-nous tomber … » était assez déconcertante. Puis en écoutant mieux, j’ai compris le sens de la chanson.

Les paroles sont éloquentes, en particulier les phrases suivantes :

  • « On court à l’échec, à perdre au pire » ; conscience d’être dans une relation impossible et vouée à l’échec.
  • « J’ai cru que tu m’aimerais pour un temps » ; espoir déçu d’une promesse non tenue.
  • « Laisse la nuit trembler en moi » ; évocation d’un certain et probable désespoir (= nuit).
  • « Et oublie-moi, parcours ces flots, efface mes pas » ; demande désespérée d’être oubliée par l’autre, on ressent comme une certaine passivité du personnage féminin qui a bien du mal à se défaire de cette emprise.
  • « J’ai vu tes peurs, se cacher près de notre passé » ; évocation des peurs sûrement réelles du personnage masculin, qui prendraient leur source dans le passé.
  • « C’est à ces moments qu’on sent nos vies » ; cela rejoint l’idée que la passion (au sens plaisir/souffrance) rend une relation plus vivante … l’alternance du chaud et du froid permet effectivement à la relation de fonctionner sur un mode dynamique, mais destructeur. Le froid fait souffrir, mais l’attente du chaud entretient l’illusion d’un bonheur irréel.
  • « La verve qu’on avait reste dans les fonds, d’un fleuve qu’on n’atteindra plus jamais » ; la passion du début s’évapore et ne reviendra pas, tous les espoirs fondés sur cette relation appartiennent au passé.
  • « Et laisse-moi seule, laisse-moi loin de tes côtés » ; demande désespérée et envie de solitude.

Pour ceux/celles qui ont vécu ce genre de relation, vous savez à quoi ressemble la passion et ce qu’elle implique. Elle est de toute façon instable, et fonctionne sur un mode plaisir/souffrance. L’un ne va pas sans l’autre. Le plaisir est tôt ou tard remplacé par la souffrance, et vice versa. Mais le plaisir n’est pas synonyme de bonheur, alors la douleur ressentie a vite fait de prendre le dessus. Le cerveau anesthésie notre organisme pour supporter toujours plus de violences, et c’est le cercle vicieux de l’emprise qui s’installe, selon le scénario du mélodrame pervers (dans le cas d’une relation avec un pervers narcissique, en tout cas).

Une telle relation n’est vraiment qu’un mélodrame pathétique et annihilant. Il n’y a aucune place pour l’amour, le respect, l’authenticité, la confiance … tout cela est bafoué au profit de la manipulation, de l’hypocrisie, du mensonge, de l’opportunisme. Il y a bien sûr les montagnes russes qui pourraient nous faire sentir plus vivant(e), si la destructivité n’était pas si omniprésente. On passe de la plénitude des sommets, aux lugubres ténèbres de l’incertitude.

Alors chacun choisit son chemin, chacun est responsable de ses propres choix, actes, envies, désirs … ainsi que d’une partie de ses relations. Nous pouvons choisir quel type de relation nous voulons vivre, et refuser celles qui nous font du mal. Nous ne sommes prisonniers que de nos croyances et de nos conditionnements, lorsque ceux-ci sont aliénants pour nous-même. D’ailleurs, dans une relation d’emprise, c’est avant tout nos schémas de pensée et d’action qui nous emprisonnent ; puis viennent l’emprise et la manipulation de l’autre. Mais nous pouvons nous en défaire si nous en avons conscience et si nous le voulons. Voilà une des clés pour vivre des relations plus épanouissantes que celles dans lesquelles nous nous sommes laissé(e) faire et laissé(e) détruire, à la fois à notre insu et avec notre accord implicite.

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2 réflexions sur “Le mélodrame pervers, acte II : danse au milieu d’un champ de ruines, puis la libération

    • Bonjour,

      C’est une bonne question, à laquelle je n’ai pas de réponse toute faite. A mon avis, la passion est un sentiment qui peut survenir dans beaucoup de configurations de couple différentes. De plus, la notion de manipulation est quelque chose de très vaste, ainsi quelqu’un peut manipuler les autres sans s’en rendre compte ou en étant dans le déni, tandis que d’autres sont conscients qu’ils savent manipuler les autres.
      Donc, je pense qu’il est possible de vivre un amour passionnel avec quelqu’un qui ne cherche pas à nous manipuler. Mais la passion ne dure qu’un temps, et s’évapore au fur et à mesure que la relation avance. L’amour au sens authentique n’est pas présent dans tous les couples, bien souvent c’est plutôt une alternance de passion et de haine, d’autant plus lorsqu’on est en couple avec un pervers ou un manipulateur.
      Souffler le chaud et le froid fait partie des caractéristiques perverses narcissiques. D’autres profils pourraient aussi agir comme ça, mais c’est plutôt sur les faits qu’il faut s’attarder, pas vraiment sur les étiquettes qu’on colle sur les gens.

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